Une fraction non négligeable de la jeunesse tunisienne, toutes conditions sociales confondues, à l’exception des golden boys issus de la nouvelle nomenclature, lorgne à l’envie, comme par un effet de mode, la ligne bleue du nord et attend avec impatience le jour où elle serait libérée du pénitencier que constitue pour elle le chômage de longue durée qui la frappe. Lorsqu’une jeunesse en arrive à souhaiter larguer les amarres avec la mère patrie, au risque de sa vie, voire sans espoir de retour, c’est que quelque part il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark. L’inactivité est présentée comme une fatalité, alors qu’elle découle d’un choix de politique socio-économique qui engendre le chômage endémique, lequel tend à devenir, de par son ampleur, un mal être existentiel, voire un phénomène de société bien regrettable. Et lorsque même les partis d’opposition ne se mobilisent pas activement sur ce front, l’on est en droit de s’interroger ?
Pourtant la jeunesse oisive pour ne pas dire parasitaire avance en âge ; ce faisant, elle accumule les handicaps surtout à ses dépens. Quant sera-elle autorisée à se bâtir enfin une carrière d’adulte et à entrer dans la vie active, alors que le célibat bat son plein (42,2% en 2004) et que, de ce fait, les caisses de sécurité sociale sont menacées à terme, nous dit-on ? A-t-on assez réfléchi aux conséquences du célibat qui pèsent sur la pyramide des âges et à celles de la recrudescence exemplaire des divorces ? Le problème est éminemment politique et rien d’autre. L’Etat nous avoue n’en pouvoir mais, alors que le processus d’exclusion est en train de transformer la structure sociale, voire de la miner. Les choix de société en vigueur ne sont pas favorables au plein emploi, celui des jeunes diplômés notamment. Le changement appelle du changement. Si au moins une indemnité de chômage avait été créée à leur intention. Mais on n’y pense même pas. Une société qui n’est pas généreuse à l’endroit de ses jeunes est une société carencée. Un pouvoir qui laisser filer le chômage est un pouvoir qui n’est pas à sa place. Autrement il servirait à quoi de bon.
Le mal est bien structurel. Bourguiba n’a pas réussi en fin de compte à bâtir une économie vraiment moderne et performante, de niveau international, à l’instar de la Corée du Sud par exemple. Incapable d’assurer le plein emploi, par la faute de ses élites, et de juguler le chômage, devenu menaçant, il incrimine la natalité, ce qui constitue un non sens de mon point de vue, tant il est il est vrai qu’il n’y a de richesse que d’hommes, comme le soutiennent les classiques. Même avec les campagnes insistantes de contrôle des naissances, le chômage ne persiste pas moins et gonfle même : c’est que l’économie n’a pas suivi, alors même que la démographie est tenue en laisse. Les Trente Glorieuses ont exercé certes un effet d’entraînement et ont soulagé provisoirement le marché du chômage, par l’émigration notamment. Aujourd’hui on invoque la crise, et par suite la panne dans laquelle se trouve l’émigration, pour justifier l’incapacité des pouvoirs publics à assurer le plein emploi. En fait le mal est intrinsèque. Le taux d’activité des 15 ans et plus est passé de 50,5 en 1984 à 46,8 en 2007.
Pourtant on a laissé notre enseignement supérieur inonder le pays de nouveaux diplômés, orientés parfois à leur insu en amont, sans qu’à leur endroit les pouvoirs publics assument les conséquences de leur acte en aval. Il n’y avait que 5 948 nouveaux diplômés en 1989. Ils atteignent 58 598 en juin 2007, soit une multiplication pratiquement par dix en dix-huit ans. Ils sont 14 565 en 1996, 19 646 en 1999, 21 442 en 2000, 24 543 en 2001, 34 244 en 2003, 40 321 en 2004 et 49 559 en 2005. Un total de 205 289 nouveaux diplômés (dont 57% de filles) ont été déversés sur le marché de l’emploi entre 2004 et 2007. Les prévisions annoncent 101 000 à l’horizon de 2014. Les nouveaux placements récents, nous apprend-on, n’ont concerné que 15 555 diplômés en 2008 et 16 843 en 2009 : soit un total de 32 398, ce qui ne couvre que 55% des besoins enregistrés rien pour la seule année de 2007 (si toutefois les données recueillies sont fiables et complètes). Le XIe plan de développement prévoit la création de seulement 43 600 nouveaux emplois par an entre 2007 et 2011 (soit 218 000 en tout) à l’intention de tous les demandeurs d’emplois. Même ce pari ne sera pas tenu, croyons-nous, pour assurer le plein emploi, au train où vont les choses ; à moins d’un miracle. Le problème devient ardu et il ne sera pas résolu de sitôt, sous réserve d’un changement de cap vivement souhaitable, mais invraisemblable. Ce qui suppose une circulation des élites
D’après la Banque mondiale, pour ne citer que cet exemple, 31% des ingénieurs agronomes et 70% des techniciens supérieurs agricoles et agroalimentaires n’ont pas obtenu d’emploi à la date de l’enquête. Qu’est-ce qui fait que l’Etat n’octroie pas impérativement , à ceux et celles qui le souhaitent, des lots d’exploitation prélevés sur le Domaine à l’intention des jeunes ingénieurs et techniciens supérieurs agronomes, plutôt que de les distribuer généreusement à des personnes complètement étrangères au secteur, mais bénéficiant d’appuis conséquents. Qu’est-ce que fait que notre agriculture et industrie alimentaire ne puissent pas absorber l’ensemble des 1 651 nouveaux diplômés arrivés sur le marché de l’emploi agricole rien que pour l’année 2007. Cela pêche par défaut d’une volonté politique forte, en l’absence d’une réforme domaniale qui soit propice aux jeunes, et particulièrement aux diplômés parmi ces derniers. On en est arrivé à faire en sorte que, par le génie du favoritisme, l’agriculture n’est qu’aléatoirement aux agronomes de formation. Les terres du peuple sont données à des privilégiés qui se découvrent sur le tard une vocation rurale, post-bureaucratique. Les nouveaux promoteurs, champêtres à leurs heures, devenus de grands locataires fonciers par la grâce de l’Etat, répugnent à recruter nous dit-on des spécialistes, par souci d’économie sur les ressources humaines. La manière dont les terres domaniales ont été attribuées appelle une étude spécifique et une remise en ordre pressante au profit des jeunes agronomes au chômage. Sur ce plan, la transparence n’est pas de mise. Sinon je réclame, pourquoi pas, ouvertement tant qu’à faire, un henchir à mon tour, et à mon avantage, et au vôtre à l’occasion, pendant que nous y sommes, comme les autres.
Nombre de jeunes nés avec l’avènement du 7 novembre sont forcés à l’inactivité, alors qu’à vingt ans ils sont en droit de s’attendre à un cadeau d’anniversaire qui ouvre l’espoir sur la vie. Notre démocratie a quelque chose de désolant. L’abaissement du droit de vote en leur faveur (450 000 nous dit-on) n’a procuré ni travail ni pain à nombre d’entre eux. Si seulement ceux-ci avaient précédé le suffrage. Comme ils continuent à vivre au crochet de leurs parents, c’est autant de gagné pour l’Etat, mais c’est une charge dont les familles couveuses se seraient bien passées. Mais se défausser sur la solidarité parentale, en imposant un transfert d’héritage par anticipation, n’est pas une solution élégante, ni durable. Si l’Etat serre la visse du recrutement et si le secteur privé serre la visse des ressources humaines, que faire alors face à des instances qui n’assument pas ce pour quoi elles sont faites ? Lorsque l’Etat, défaillant, eu égard à ses choix stratégiques, s’interpose de surcroît entre les candidats à l’émigration forcée (une liberté à court de visa), à leurs risques et périls, et les pays du nord, se défendant contre les nouvelles invasions barbares, et accepte de participer à la protection de leur flanc sud, en devenant un auxiliaire de la Frontex, il outrepasse ses prérogatives régaliennes et, sans compensation, porte atteinte au pacte social auquel il préside. Le modèle de société préconisé par le 7 novembre appelle une révision de fond. Sinon, sœur Anne que vois-tu venir ?
Rappelons au passage et pour terminer que c’est la recrudescence du chômage des diplômés qui a déterminé, entre autres considérations, l’issue des dernières élections nipponnes, au détriment du parti hégémonique de centre droit qui, depuis deux décennies, a fait la sourde oreille à l’appel pressant des jeunes.
Prof. Taoufik BACHROUCH