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Mouwatinoun 128 : Le projet de budget 2010 vu par Pr. Mahmoud Ben Romdhane
Relance publique : « On aurait pu aller beaucoup plus loin »
Investissement : « la question de la bonne gouvernance démocratique »

dimanche 17 janvier 2010.
 

Le Professeur Mahmoud Ben Romdhane est l’un des éminents spécialistes et experts en économie en Tunisie. Professeur universitaire, il est également l’un des dirigeants du mouvement Ettajdid, l’alliance de l’action militante avec la connaissance et la recherche assidue ont fait de lui l’une des figures de prou en politique et l’une des référence auprès des organisations internationales. Il a eu l’amabilité de répondre à nos questions sur les préoccupations économiques urgentes en Tunisie surtout après les débats autour du budgét 2010.Les questions de l’heure étant le développement régional, le chômage, l’investissement et particulièrement l’investissement dans l’enseignement et le rendement de celui-ci... entretien

- Quelle est votre lecture des orientations économiques du gouvernement à la lumière des débats sur le budget 2010 : seront-elles à la hauteur des difficultés notamment le problème du chômage ? Par ailleurs pensez vous que telles qu’elles ont été prévues, elles pourraient pallier à l’injustice au niveau du développement régional ?
Les débats budgétaires ont été très courts -ils sont probablement les plus courts du monde- et ceci est une indication de l’importance accordée au pouvoir législatif. Je n’ai pas perçu entre le projet de budget économique pour l’année 2010, tel qu’il a été élaboré par l’Administration en novembre et la réponse du Premier Ministre sur le projet de budget de l’Etat pour l’exercice 2010 en décembre, de modification, même mineure, des orientations économiques. La croissance économique anticipée pour 2010 se situe à 4 pour cent et le nombre d’emplois additionnels à 70 mille pour une demande estimée à 84 mille. Il y aura ainsi une augmentation du taux de chômage même si les réalisations seront à la hauteur des anticipations, ce qui est loin d’être sûr. Les mesures qui ont été prises en faveur des entreprises confrontées à des difficultés liées à la réduction de leurs exportations ont été nécessaires, mais elles sont loin d’être suffisantes. Pour 2010, il n’y a pas de nouvelle mesure conjoncturelle d’importance qui soit prévue. Il y a, à mon sens, une trop grande frilosité qui ne trouve aucunement sa justification car les équilibres financiers externes du pays ne sont pas une source d’inquiétude : des mesures de relance publique beaucoup plus hardies auraient pu être prises. En Europe et aux Etats-Unis, les politiques de relance ont généré des déficits budgétaires de l’ordre de 9 - 10 pour cent. En Tunisie, notre gouvernement se félicite du contraire : sa limitation à 3,5 pour cent. A travers une politique de relance plus effective, on aurait pu engager des investissements publics dans les infrastructures pour décloisonner les régions intérieures et générer davantage d’emplois. Des deux points de vue que votre question est posée -la réduction du chômage et le développement régional- on aurait pu aller beaucoup plus loin.
- Poursuivre les réformes, continuer à endiguer les effets de la crise, se préparer à l’après crise : tel est le programme que le gouvernement a prévu pour 2010, et présenté par M. Mohamed Ghannouchi, le premier ministre. Pensez -vous qu’une telle stratégie trouve son application concrète dans le budget 2010 ?
Comme je viens de vous l’indiquer, je ne vois pas dans le programme du gouvernement pour 2010 de réformes ni même de mesures nouvelles pour endiguer la crise. Il y a, cependant, des programmes et des mesures sectoriels ; mais j’avoue ne pas voir leur cohérence et leur inscription dans une stratégie d’après crise. Encore moins prendre à bras-le-corps les problèmes cruciaux du chômage, en particulier des diplômés de l’enseignement supérieur, de la qualité de la santé publique, de la qualité de l’enseignement, du développement et du décloisonnement des régions défavorisées, du développement industriel et technologique. Ce sont ces questions qui sont aujourd’hui cruciales et déterminantes pour le positionnement de notre pays dans la scène mondiale.
- Un expert a affirmé en parlant des aléas de la crise monétaire sur notre économie « nous serons affectés non via nos banques comme en Europe et aux Etats Unis mais par le ralentissement économique venu du nord qui fragilisera nos établissements financiers obligés de provisionner et de ralentir leurs activités » quel est votre commentaire à cette constatation ?
Le retentissement de la crise mondiale ne s’est pas effectué à travers les canaux financiers parce que notre système bancaire et financier est encore cloisonné. Le canal de transmission de la crise a été nos exportations. L’examen de l’encours des crédits à l’économie et aux entreprises n’indique pas une contraction de ces crédits, ce qui indique que le secteur bancaire n’a pas eu une attitude de repli, et ce qui est positif. Nos établissements financiers sont-ils fragilisés ? Ils le sont depuis longtemps, souffrant de créances improductives considérables, approchant 24 pour cent des engagements bancaires au début des années 2000. La situation s’est lentement, très lentement, redressée (les mêmes créances représentant 15,5 pour cent des engagements en 2008), mais elle reste encore source de fragilité pour le secteur bancaire car la norme internationalement recommandée est de 2 pour cent. Pour l’instant, le secteur bancaire continue de jouer son rôle et d’octroyer du crédit. Mais si la crise se poursuit encore pendant une ou deux années, générant des difficultés de remboursement pour le secteur des entreprises, alors le risque d’un repli et d’un ralentissement de l’activité bancaire peut devenir préoccupant.
- Une stratégie pourrait elle réussir si elle ne met pas l’Homme à la tête de ses préoccupations, investir dans l’enseignement et la formation aussi seront elles rentables avec les programmes prévus mais désapprouvés par les professeurs et les étudiants (IMD) ?
Le problème en Tunisie n’est pas celui de l’importance des ressources investies dans l’enseignement. Notre pays y consacre l’une des proportions les plus élevées du monde de son PIB. Le problème est celui du mauvais, très mauvais rendement de ces investissements. Il y a une démotivation de la part de toutes les parties prenantes - éducateurs, élèves et étudiants- parce que le système éducatif est un système descendant, ne recherchant aucunement la participation des intéressés. Ce dont vous parlez est l’illustration d’une poursuite de la même politique. Son résultat ne peut être que la poursuite du processus de dégradation. C’est grave pour notre pays parce que c’est là que se joue de la manière la plus dramatique son avenir.
- Les pouvoirs publics vont procéder, durant l’année à venir, à « une refonte radicale du code d’incitations aux investissements, afin de mieux encourager l’investissement dans les régions de développement prioritaire et dans les secteurs à haut contenu scientifique et technologique et de pousser les entreprises à l’innovation technologique et à l’investissement dans la connaissance ».Les investisseurs auront -ils le courage de répondre à de telle incitations ?
Le problème de la crise de l’investissement en Tunisie n’est pas lié à une insuffisance de mécanismes incitatifs, au contraire. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international n’ont cessé de mettre l’accent sur la générosité de ces mécanismes en faveur des investisseurs. Le coût des incitations est, selon leurs analyses, « exorbitant ». Ce qui est posé, c’est le problème de la confiance de ces agents dans l’avenir. Je terminerai mon propos par une simple citation de deux derniers Rapports de la Banque mondiale concernant la question de l’investissement privé en Tunisie. Le Rapport sur le Développement en Tunisie de 2004 souligne que « l’investissement privé demeure comprimé à un niveau inférieur au potentiel. ... Des faiblesses de gouvernance économique, en particulier concernant la prévisibilité et la transparence du cadre réglementaire, ainsi que la contestabilité des marchés, peuvent constituer une contrainte importante pour l’investissement privé. ... L’incertitude réglementaire, la contestabilité limitée du marché, et une intervention fortement discrétionnaire de l’Etat minent le climat de l’investissement et peuvent décourager la prise de risque par des entrepreneurs moins introduits. Reflet des incertitudes du milieu des affaires, l’investissement privé a perdu de sa dynamique depuis le milieu des années 90 ».
Ce dont souffrent le plus la Tunisie est l’investissement privé étranger autant que national, poursuit le Rapport, est cette absence d’« une structure gouvernementale qui encourage l’équilibre des pouvoirs, la transparence, et la responsabilisation, notamment grâce à la participation et à l’opinion de la société civile » qui « est à la base de l’objectif d’une meilleure prestation des services publics ».
Un rapport, édité par la même institution trois ans plus tard, consacré à l’intégration mondiale de la Tunisie réitèrera le même diagnostic et y mettra encore plus encore en exergue le fait que le « traitement spécial dont jouissent des individus bien connectés constitue une préoccupation croissante pour la communauté tunisienne des affaires et peut expliquer une partie du faible niveau de l’investissement privé intérieur ».
La question n’est donc pas une question technique, une question d’incitations, mais une question politique : la question de la prévisibilité et de la transparence du climat de l’investissement, la question de la bonne gouvernance démocratique.
Entretien conduit par Henda Arfaoui

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